Maliba

MICRO OUVERT AVEC…Rokia Traoré, chanteuse malienne

Envoyer Imprimer PDF

La chanteuse franco-malienne, dont le dernier album a remporté un beau succès, fait partie des artistes invités par l’Institut Français dans le cadre des festivités entourant son cinquantenaire. Avec «Le Quotidien», elle revient sur son art : la musique.
«Etre étiqueté «world», pour vendre de la musique, c’est un enfer !»

Propos recueillis par ustine BRABANT

Vous êtes à Dakar pour donner deux concerts à l’Institut français. Que représente la scène pour vous, dans votre processus de création artistique ?
Pour moi la scène est très naturelle. Evidemment je travaille, je fais des répétitions, tout est carré. Mais je ne calcule pas. Quand je suis sur scène, je suis sur scène. Il se passe des choses.
Je change souvent ; dans la même tournée, entre deux parties de la tournée, je fais des réarrangements, je change des choses, parce qu’au fil des concerts, il y a des changements qui s’imposent. Et aussi parce que j’ai besoin de cela pour ne pas m’ennuyer. Je suis la première à m’ennuyer quand je fais la même chose pendant trop longtemps.


Vous chantez en bambara, en français et en anglais. Qu’est-ce qui détermine le choix de la langue dans une chanson ?


J’écris comme le texte me vient. Le fait que ce soit des langues dans lesquelles je pense est important. Je crois qu’il est impossible de chanter dans une langue dans laquelle on ne pense pas, ou alors on interprète juste.
Vous avez l’impression qu’il y a des thèmes plus difficiles à aborder dans certaines langues ?


ça n’est pas plus ou moins facile, des fois c’est juste impossible ! Ce qu’on exprime en français, on ne peut pas l’exprimer en bambara. Il y a juste un problème d’expression, chaque langue représente une culture, ce sont des cultures très différentes, des manières de voir la vie, des mythes différents.
J’ai essayé de traduire des chansons. A mes débuts, j’écrivais en français et j’avais envie de chanter en bambara. Mais souvent, ça donnait naissance à des chansons un peu «parties». Parce que je me suis rendu compte au bout de quelques lignes que ce que j’écrivais donnait autre chose, et que ça ne signifiait pas forcément ce qui était écrit en français. Je pense qu’il y a une transcription possible, mais pas forcément une traduction entre ces langues.


On vous classe dans la «world music» [Rokia Traoré a reçu en 2009 une Victoire de la musique dans la catégorie «musiques du monde», ndlr]. N’avez-vous pas le sentiment que cette catégorie représente une sorte de «reste du monde» par rapport à la musique occidentale ?


Absolument. Mais bon, malheureusement, qu’est-ce qu’il y a d’autre comme choix aujourd’hui ? C’est déjà bien que ça existe. Mais c’est sûr que, même au delà de l’expression qui n’a pas grand sens, sur un plan marketing, pour vendre la musique, c’est un enfer. Parce que quand on fait de la «world», on fait de la «world» ! On ne joue pas dans les festivals «pop» par exemple.
Le problème, c’est que c’est réducteur. «World» c’est «world». Or, dans la «world», il y a la musique africaine, dans la musique africaine, il y a la musique malienne... Tout cela est déjà très différent, et pourtant tout le monde se retrouve dans la «world» y compris le fado, la bossa nova,...
Quelqu’un qui a beaucoup aimé la musique de Oumou [Sangaré] va aller me découvrir parce que je viens du Mali aussi et forcément, va être déçu, parce que ça n’a rien à voir ! Dans sa globalité, cela empêche de spécifier quelle musique ressemble à quoi. Cela débouche sur une frustration du public, et je pense que cela limite un peu le développement des carrières des artistes. Je pense que cela nous oblige à n’exister que de cette façon-là, et à ne pas aller au delà de ça.
On dit souvent de vous, de votre art, qu’il se situe «entre tradition et modernité». Est-ce qu’effectivement, vous avez l’impression que cette tension entre tradition et modernité, c’est le moteur de votre musique ?
Je ne pense pas que cela soit un moteur, parce que pour moi cela n’a pas de sens. Les gens me perçoivent ainsi, mais sincèrement je fais très naturellement ce que je fais. Vous savez, pour parler le plus naturellement du monde et pas forcément très agréablement, je m’en fiche totalement (rires). Sincèrement, ce n’est pas par mépris... mais ce n’est pas important. Les gens ont leur manière de voir, qui n’est pas forcément la mienne, et à chacun sa vérité ! Moi, je fais de la musique, c’est l’essentiel.
En 2007, vous avez lancé avec Youssou Ndour une «association des musiciens professionnels africains», afin de promouvoir l’industrie culturelle du continent. Est-elle encore active ?
Elle est plus ou moins active. Quand des musiciens s’associent, c’est très compliqué. Moi par exemple, avec ma fondation (la fondation «Passerelle», ndlr), je prends des décisions avec mon comité de fondation, on avance. Mais quand on est plusieurs musiciens associés et qu’il faut demander l’avis de tout le monde, que les uns et les autres n’ont pas le temps, tout est très lent. Donc pour le moment, en attendant, on est tous sur nos fondations. Mais je pense qu’un beau jour, on va finir par faire quelque chose ensemble.

deux concerts à l’Institut français :Des sonorités maliennes et du… «bon vieux blues-rock»

Par J. BRABANT

Rokia Traoré a beau avoir quatre disques à son actif et plus de dix ans de carrière, elle avoue volontiers n’être «pas tranquille», à quelques jours de ses deux concerts à Dakar. «J’ai des appréhensions parce que je n’ai pas souvent joué au Sénégal, et parce qu’avant le plaisir de la scène, il y a toujours beaucoup d’angoisses», a indiqué la chanteuse franco-malienne mercredi en conférence de presse à l’Institut français, où elle se produira aujourd’hui et demain.
Dans ses bagages, l’artiste amène Tchamantché, son dernier opus, sorti en 2008, qui lui a valu un beau succès critique, avec à la clé une Victoire de la musique 2009 dans la catégorie «Musiques du monde». Après trois disques aux orchestrations plutôt «folk», «Tchamantché» marque un tournant vers d’autres horizons musicaux. «Au bout de trois albums, ce bon vieux blues-rock me manquait», explique la chanteuse, qui a grandi dans le sillage d’un père diplomate amateur de blues, saxophoniste à ses heures perdues.
Si elle dit «avoir toujours aimé la musique», la carrière de cette auteur-compositeur-interprète a vraiment démarré en 1997. Cette année-là, Rokia Traoré sort son premier album, «Mouneïssa», et remporte le prix Découverte de Radio France Internationale (Rfi). Un coup de pouce dont cette native de la région de Belidougou, au Mali, a su profiter : «Le fait d’emporter ce prix ne suffit pas. Il faut déjà avoir un projet artistique, et se faire entourer. Sinon, ça ne mène à rien, et on a vite fait de gaspiller la somme offerte», diagnostique-t-elle aujourd’hui, lucide.
Douze ans après ses premiers pas, on ne peut que constater que des «projets artistiques», Rokia Traoré n’en manquait pas. D’abord, avec un parcours musical original et assumé, y compris face à ceux qui voient dans son récent tournant blues-rock une «dénaturation» de la musique mandingue : à ceux-là, elle répond «qu’il y a de la place pour tout le monde» et qu’il faut «laisser la culture africaine s’ouvrir au monde». Mais ça n’est pas tout : parmi les projets de Rokia Traoré, il faut désormais aussi compter une fondation basée à Bamako, nommée «Passerelle». L’artiste entend, à travers cette nouvelle organisation, «aider les milieux de la culture en Afrique de l’Ouest», et y «favoriser l’établissement d’une industrie culturelle».
Stagiaire

le quotidien.sn

Commentaires (0)

Ecrivez un commentaire
Réduire l'éditeur | Agrandir l'éditeur

 
You are here: